Journal de quarantaine - Jour 3 : les barrières et leur franchissement

Rédigé par Thibaud Saintin 1 commentaire
Classé dans : Au jour le jour Mots clés : quarantaine, hôtel, Thaïlande, barrières

Au fil des ans, j'ai constaté que le couperet du décalage horaire (dans le sens ouest-est) tombe le plus souvent la troisième nuit : on se réveille d'un seul coup à deux ou trois heures du matin, sans plus pouvoir fermer l'oeil avant le petit jour ; après avoir tourné et retourné des heures, on retombe vers 5 ou 6h dans une torpeur terrible dont on il est très difficile de s'extirper, et dont on n'émerge, à demi-écrasé, qu'à midi ou plus. À moins qu'on se fasse violence : j'ai mis le réveil à 8h45 pour ne rater que de quarante-cinq minutes l'heure de la prise (obligatoire) de température. C'est un moyen de trouver une raison de me recaler.

Pris au jeu du blog, qui donne une sorte de distance en soi-même vis-à-vis de ce qu'on va mettre dans sa propre journée, je cherche un fil directeur.

C'est en allant ouvrir la fenêtre (pour vérifier l'avancement du jour dont j'ai, aujourd'hui, raté l'apparition) que je constate n'avoir pas fermé le loquet la veille ; je me demande de quoi ça m'aurait de toute façon "protégé", comme si j'étais menacé par quoi que ce soit en dormant dans cette chambre qui n'est pas la mienne. Finalement, on s'impose ses propres barrières. L'idée s'associe à la mesure (rassurante) du thermomètre : Qu'est-ce qui m'arriverait, si j'avais dépassé la fameuse limite des 38°5 ? L'infirmière a beau m'avoir présenté (pourquoi ?) hier ses "congratulations" pour mon test négatif, je suis convaincu qu'elle déclencherait frénétiquement tout un protocole de vérifications et contrevérifications, probablement obsédée par l'idée qu'elle ne doit rien rater. Elle aurait "son" cas... J'apprendrai plus tard que le "cap" des 23.000 cas répertoriés a été franchi, dont 9 cas seulement du côté des quarantaines... Et pourtant, je continue de craindre ce franchissement. Rien ne m'empêcherait de faire une série de photos en avance, d'ailleurs...

Ils sont au bout dun couloir d'hôtel, ces 23.000 "cas", de l'autre côté de je ne sais quoi, d'un grand vide où rien ni personne ne pourrait m'empêcher d'avancer, sinon ma propre crainte des hommes et des interdictions qu'ils s'inventent... Même ce vide est une limite symbolique, une géométrie qui nous sépare. Je me décide à braver l'interdit, à commettre un irréparable crime de lèse-quarantaine : sortir, en calbut et pieds nus, dans ce couloir tapissé de linoléum qui pue l'eau de javel, pour en faire une simple photo. Je compte les tables dépliées. Deux, trois, avec la mienne. Ça se remplira peut-être plus tard. À quoi on joue ? J'ai plus de chance que C., qui est également en quarantaine, dans un autre hôtel. La "réception" lui a fait savoir (par messagerie) qu'il lui était désormais rigoureusement interdit de laisser sa porte ouverte pour laisser entrer l'air, même s'il est impossible d'ouvrir la fenêtre de sa chambre.

A l'intérieur de la chambre, le rideau tiré indique l'espace qui m'est attribué. On est prié de rester dedans, ou derrière ; il met également au loin de soi les regards des autres qui sont potentiellement juste là.

Pourtant, même si je l'ouvre, je ne vois personne. Tout le monde est là sans être là, sous des toits, derrière des murs. Le ciel, par là-dessus, se promène au vu de tous, sans être regardé. Plusieurs mondes ne se parlent pas : celui du moo-baan juste à l'arrière de mon hôtel, lotissement de villas cossues auquel on n'accède qu'en montrant patte blanche à un garde, dans une guérite, celui des immeubles décrépits, derrière, celui de l'hôtel, séparé de tout cela par une haie.

Le balcon ne semble avoir été prévu que pour abriter le compresseur de la climatisation. Ça me rassure presque de voir le que garde-corps est abîmé (il n'est plus scellé au mur, en haut à droite) : partout, ça cède quand même. Ou au moins, ça ne tient pas, ou pas vraiment. Ça ne tient que dans la tête, finalement.

Dans les nouvelles de Twitter, je les vois aussi partout, ces barrières. Des gens qui ne peuvent faire autrement qu'assister à la crémation de leurs proches par "visioconférence". Tous ceux que j'ai au téléphone et qui sont "dehors" en Thaïlande me parlent d'un pays à l'arrêt, où "tout est fermé"... Le couvre-feu débute à 21h et finit à 4h.

Je tombe aussi sur cette photo d'un photographe de presse qui s'apprête à aller couvrir les manifestations antigouvernementales : il tapisse ses sacs de serviettes hygiéniques, par crainte de recevoir une de ces balles "en caoutchouc" qui bousillerait sans doute tout son équipement. Quelle dérisoire protection...

Apparement, la Thaïlande est le seul pays qui mette en prison des journalistes parce qu'ils disposent d'un équipement protecteur. On se souvient aussi de ceux qui ont été assassinés en mai 2010, lorsqu'ils essayaient de "couvrir" l'opération de l'armée contre les "chemises rouges"...

Tout cela pourrait me rendre malheureux, mais je suis étonnament serein. La journée se passe en coups de téléphone qui traversent les murs, en rangements de fichiers, en exercice... et même en réception de "colis" : N. m'a fait passer des petits plats et de la lessive liquide, et j'ai demandé à A. de venir déposer une barre fixe, facile à coincer entre deux portes, qui va me permettre de varier les postures. L'après-midi s'achève sous une belle pluie de mousson, sans un seul éclair. Demain, je parlerai peut-être des taches sur les murs, puisqu'ils existent. J'ai juste pris une photo du ciel avant la pluie, et même une petite vidéo qui donne une idée de ce qu'on voit lorsqu'on a l'outrecuidance de sortir sur le "balcon" et de regarder...

1 commentaire

#1  - Jp plestin a dit :

Quelle joie de te lire ! Je prends le temps ce matin de découvrir ta prose que j’avais laissé de côté pour ne pas la survoler prématurément. Je dévore, je souris et je m’émeus de ta force, de ta capacité à la dérision et surtout à la rébellion, cette liberté, ce recul sur le monde actuel m’enchante et le réveille. Merci À très vite sur la terrasse

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