Journal de quarantaine - Jour 4 : beauté, mea culpa, metal, sueur, morve, une petite mousse et des petits coeurs

Rédigé par Thibaud Saintin 1 commentaire
Classé dans : Au jour le jour Mots clés : quarantaine, Thaïlande, hôtel, musique

C'est décidé, je ne regarderai pas les nouvelles sur Twitter au réveil, après la prise de température, mais consacrerai du temps à la beauté d'abord. Elle n'est pas donnée, il faut aller la trouver. Comme le seuil interdit a été franchi hier (escalader la fenêtre et aller voir sur le balcon), je décide d'instaurer ce moment d'ouverture sur le dehors comme un rituel matinal. Evidemment, pour que beauté advienne plus directement, il faut de la musique. Ça tombe bien, alors que je cherche quoi "mettre", les paroles d'un air de Purcell me reviennent en tête :

Music for a while
Shall all your cares beguile

Les "cares" en question, c'étaient les interrogations sur les barrières qui s'érigent partout, et que la musique qui s'en va dans l'air semble annihiler autant qu'elle les englobe ou les guérit. "Beguile" est un très beau mot qui dit mieux en anglais ce que je n'arrive pas à dire en français. La traduction littérale de mon dictionnaire est "envoûter, séduire" au sens strict, mais aussi "enjôler, tromper" au figuré. Elle fait donc les deux à la fois. Et l'expression "to beguile (away) the hours" est traduite par "faire passer le temps (agréablement)" : on ne peut rêver meilleur mot ni meilleure musique.

Sur Youtube je tombe non seulement sur l'air que je cherche, mais en plus, il est interprété par Léa Desandre. Je la trouve aussi douée que véritablement belle, jusque dans les moments où son visage porte la marque de ses efforts pour tenir une nuance, ou aller chercher la note qu'il faut sans la forcer... et en plus, avec Thomas Dunford au théorbe... et en plus, avec aussi un jeune violoniste que j'ai déjà vu ailleurs... et en plus, il y a aussi l'air de Didon à la fin, et en plus, ça a été enregistré en décembre 2020, au moment où tout le monde se confinait, en plus en plus... Mieux vaut aller voir directement, c'est plus parlant. Tout beguiled que je suis, je prends le temps de laisser un commentaire aux musiciens dans Youtube, pour les remercier, en buvant du café. Ça fait des mois que la phrase me tourne dans la tête, "c'est la beauté qui sauvera le monde" (ou du moins, le nôtre, parce qu'on se doute bien que le monde tout court, sans nous, il se porte très bien).

C'est peut-être parce que la musique matinale fonctionne un peu comme une prière ou une purge, mais voilà que je me sens peu à peu envahi de bienveillance... C'est donc aussi le moment de clamer mea culpa. Hier, N. m'a dit au téléphone qu'elle trouvait tout de même bizarre qu'on n'ait pas voulu me donner de théière. Je crois avoir compris a posteriori ce qui s'est passé : je n'aurais jamais dû envoyer une photo de passe-thé, mon message était trop détaillé, ma demande était trop compliquée... Il aurait suffit de demander un thé, suggère-t-elle. Il aurait suffit de demander les choses plus simplement. C'est donc ce que j'ai fait pour le nécessaire de nettoyage, et dix minutes plus tard, je croulais sous les serpillières, serviettes et détergents... Le ou la réceptionniste, à l'autre bout, a probablement paniqué de ne pas savoir ce que je voulais, et ne voulant pas l'avouer tout en voulant me rendre service, il cherchait à envoyer quelqu'un acheter exactement tout ce que je lui disais. Tout à ma colère, je n'avais compris qu'on essayait vraiment de me trouver un passe-thé... que mon interlocuteur n'avait probablement jamais vu. D'ailleurs, S., qui est resté en Thaïlande tout l'été, m'a également fait comprendre que les hôtels ne se "gavent" pas tant que je ne le paranoïais, et qu'ils doivent surtout payer l'Etat, les infirmières qui sont requises pour suivre les potentiels "cas", des frais exorbitants de nettoyage etc... Maman, dans un message sur Signal, m'avait suggéré d'observer en soi plusieurs phases... Force est de constater que la colère redescend et qu'on passe à autre chose.

Tellement autre chose d'ailleurs que je dois passer à l'ultima culpa. N. m'a fait parvenir sans  difficulté serpillière et théière, puis des petits plats... Encouragé par la réussite de l'expérience des "livraisons", j'ai également sollicité A. pour qu'elle aille chercher chez moi une barre fixe, et qu'elle en profite pour aller m'acheter une pile pour ma souris, de l'anti-moustique, et surtout du café. Et du bon, tant qu'à faire... Et donc... je lui ai demandé évidemment le truc qui fonctionne dans l'horrible incarnation du mal capitaliste, et dont je sais qu'on le trouve au Villa Market, un supermarché où l'on trouve les produits de luxe ou importés (elle s'est trompée pour le café deshydraté en version "gold" et "arabica", et m'a apporté un café italien de luxe en poudre, mais il servira après la quarantaine).

Grâce à A., j'ai désormais une barre fixe amovible, qu'on peut positionner à diverses hauteurs dans l'encadrement d'une porte. Plus d'excuse pour repousser l'exercice à plus tard, surtout après 3 cafés capitalistes, il faut donc que je fasse la preuve de mes "compétences" et que l'input soit win-win, sinon je vais perdre des parts d'autoconfiance dans mon propre moi personnel et mon propre corps physique au niveau du ressenti.

Ce ne doit pas non plus être pour rien que j'ai trimballé tout l'été une petite enceinte portative, et une série de petits programmes d'entraînement imprimés et pliés (et usés). On va passer de la beauté à la sueur en moins de deux. Le tapis roulant est là, à me narguer... Non mais il connaît pas Raoul, ce mec.

L'album, Lateralus de Tool a la trépidance qu'il faut, et invite à garder le rythme avec le même acharnement que leur batteur... Au point que je termine trempé et même morveux, après avoir enchaîné les séries avec un enthousiasme qui commence à dépasser mes capacités déclinantes. Mais au moins le jetlag, désormais, je crois qu'il est cuit !

Le détergent qu'on m'a donné pour le sol est concentré et... très légèrement moussant. Ça me fait rêver à une petite bière bien fraîche après tous ces efforts...

Surtout, ne pas oublier d'envoyer par Line le "next day menu" à la réception ... Il faut faut faire un choix entre trois propositions respectivement pour le petit déjeuner, le midi, et le soir. Si je suivais les suggestions qu'on me fait, je pourrais passer mon temps à avaler des frites, du pain blanc, des nouilles, de la purée et des burgers... Depuis le début, je fais comprendre que j'aimerais bien un peu de fraîcheur, et j'allège... et on commence de plus en plus à me mettre de la salade. Tout imbibé de ma reconnaissance et de ma bienveillance nouvelles, je mets des petites fleurs sur le formulaire. C'est bête, mais je suis sûr qu'ici, ça marchera.

Ça y est, encore une prise de conscience qui me tombe sur le cortex : je suis contaminé par l'infirmière. Il faut dire qu'à chaque fois que je lui envoie ma température, elle répond par un petit canard qui tortille les fesses en ayant l'air de péter des petits coeurs. Un petit oison bridé qui procure au fondement une volupté mirifique...

Tout cela ne fait pas oublier que cette douceur affichée en permanence est une gageure, dans un pays où les inégalités et la frustration sont de plus en plus criantes. Elles sont d'ailleurs criées par un groupe de rap qui a déjà fait parler de lui, et qui continue à publier régulièrement. Cette vidéo est la dernière que j'ai vue tout à l'heure. Si on met les sous-titres, on comprend très vite de quoi il retourne, et on remet sa quarantaine en perspective.

1 commentaire

#1  - Marcel-en-quarantaine a dit :

Un autre savoureux billet d'humeur... Je souris aux bons mots et me retrouve dans le déroulement (non pas le "déroulé"...) de ces journées à l'isolement. Te lire, un rituel des plus agréables. Merci Thibaud.

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