Journal de quarantaine - Jour 7 : la folie, retrouvailles (enfin !)

Rédigé par Thibaud Saintin Aucun commentaire
Classé dans : Au jour le jour Mots clés : quarantaine, Thaïlande, hôtel, François Bon

J'en suis venu aujourd'hui à l'idée que ce qui fait que le monde va si mal, c'est que nous avons tenté de croire que nous n'étions pas fous, que nous nous sommes acharnés à nous croire "normaux". Comme si, à chaque fois qu'on cherche à ce que les choses soient dans l'ordre, y compris dans nos têtes, on se fourvoie ; on se transforme en imbéciles zélés sans s'en rendre compte, et même en tortionnaires - et que c'est cela, la vraie folie. La bonne folie, la vertueuse, il faudrait la cultiver en soi pour lutter contre tous ces routines morbides, prétentieuses et imbues de leur supposée respectabilité.


 

Ça se matérialise dans des entassements de sacs et emballages plastiques... C'est, dans le domaine matériel, devenu le seul élément qui enveloppe chacun des objets déposés par les gens de l'extérieur. Ils n'ont pas eu d'autre choix que de le toucher, ne serait-ce qu'avec des gants, et moi non plus. C'est désormais la seule chose qui nous lie. Pourquoi faut-il encore qu'on trouve légitime ce gaspillage qui nous tue, mais qu'on maintient, en se disant qu'il le faut bien... Pourquoi se dit-on une chose pareille ? Pourquoi n'ose-t-on pas dire qu'il ne le faut pas bien du tout ?

J'ai constaté une modification de l'attention. Mon esprit n'a plus d'autre référence que son propre rythme ; il est si peu interrompu (je mets souvent le téléphone loin de moi, silencieux), que la pensée se pose. Samata est le terme consacré en méditation - mais c'est une capacité à laquelle on s'entraîne, un état qu'on recherche volontairement... Aussi, je commence par ce matin par passer un petit quart d'heure à respirer, à revenir au souffle - accompagné par une voix nasillarde, probablement commerciale, qui sillonne le quartier.

Hier soir, j'ai appris, par Line encore, que plusieurs collègues avaient rejoint le bateau, chacun dans sa cabine. On s'est rendu compte en quelques échanges, avec D., qu'il était arrivé un jour plus tard que moi seulement, et que nous sommes confinés au même étage. Amusés, nous avons réussi à nous faire signe, de loin, en avançant le buste dans le couloir. On aurait pu s'y engager, mais on aurait risqué les ennuis : on ne voit pas les caméras de surveillance, mais on les suppose. Quant à J., il est à l'étage du dessous, et ce matin, c'est M. qui apparaissait, à son tour, dans l'application, et qui savait déjà être logé à deux pas de J...

L'idée d'un "retour à la normale" est dans l'air. Nous partageons le même "travail", qui nous met ensemble dans cette situation comiquement absurde : l'école recourt souvent aux service de cet hôtel pour les stages, ou pour l'arrivée des nouveaux collègues. La cordialité prend le dessus. On s'amuse de cette coïncidence qui n'en est pas du tout une, on se chine, on s'imagine faisant des bêtises de potaches. On évoque aussi le travail, et le fait qu'il va falloir, encore une fois, le faire à distance, puisque dehors, les contagions galopent et que le pays est bloqué. On ne le voudrait pas, on s'en inquiète.

Et pour cause, on ne le dit pas, mais on en a une vague prescience : qu'est-ce qu'on a vraiment fait, les "confinements" d'avant ? Comment avons-nous pu trouver "normal" qu'on coince des enfants pendant des heures devant leurs écrans, avec la peur d'échouer, le mal de tête, le découragement, les petites combines pour avoir l'air d'être là sans l'être ? Qui nous le demandait ? A quelle vaine et hypocrite monstruosité avons-nous tous contribué ? Comment avons nous pu appeler "continuité" cette farce pour laquelle des cuistres de ministères ont inventé des termes rassurants, comme s'ils nous dédouanaient d'avoir fait de la merde ? Par moments, c'était de la véritable torture, des jeunes gens en pleurs, qui ne savaient plus comment faire, qui auraient pû être en train de lire, de bouger... On n'était pas obligé de coincer des classes entières en "visioconférence", pour donner le change, afficher une prétendue "continuité" et rassurer de pauvres gens que la vision de leur enfant attablé devant un exercice de mathématiques rassure. Cette "normalité"-là était monstrueuse, enveloppées d'anglicismes pseudo-techniques qui ne rassurent que ceux qui les ont inventés.

De l'autre côté, il y a la politique, qui continue. Là aussi, c'est monstrueux. Je fais l'erreur de me laisser capter par Twitter, pensant que "prendre la température du monde extérieur" va m'y inscrire. Au cours des manifestations d'hier, il y a eu des tirs à balles réelles, personne ne sait qui, mais c'est un gosse de 14 ans qui se retrouve blessé, et un autre de vingt avec une balle dans le cerveau. On se rassure : normalement, ce devaient être des balles en caoutchouc. "merely", affirme le tweet à propos de pure folie.

Je suis sauvé de Twitter dans Twitter, par François Bon, qui renvoie vers sa chaîne "françois bon chrono" :

J'ai d'abord du mal à comprendre pourquoi cette vidéo d'une minute tombe aussi juste et au bon moment, et pourquoi j'ai l'impression d'une immense libération. La catégorie où il l'a classée, "occupations", est pour moi de circonstance. Ça me rappelle les instructions d'Hubert Lucot, et aussi "Je gonfle" de Christophe Tarkos. Je l'envoie par messagerie à plusieurs personnes. Les réactions sont mitigées, teintées d'incompréhension. On dirait qu'il est un peu fou, il fait "limite peur"... Je voudrais faire comprendre, que oui, justement, il l'est pour que nous ne le soyons encore plus nous-mêmes, en mettant une citation de l'article de l'encyclopédie Universalis - parce que ça rassure, une encyclopédie, ça permet de faire comprendre que non, ce n'est pas un allumé du coin de la rue - et que si ça l'est, il est connu, voyez-vous, alors... :

L'univers de François Bon est une gigantesque machine cassée. Quelque chose, par à-coups, s'est brisé dans la seconde moitié du xxe siècle. L'aliénation par le travail, la peur et la vie gâchée (Sortie d'usine, 1982) se sont prolongées en des spectres plus redoutables encore. Les paysages industriels de Bombay, Moscou ou Vitry-sur-Seine sont les nécropoles de ce qui fut la classe ouvrière (Temps machine, 1993) ou de l'histoire assassinée (Berlin dans Calvaire des chiens, 1990). Les consciences se sont défaites dans leur impossible effort à se rejoindre (Parking, 1996), et les personnages authentiques sont ceux de la marge (Le Crime de Buzon, 1986).

C'est moi qui souligne, en gras, ce qui me touche directement dans cet extrait, et la chaîne de Français, c'est bien, entre autres, tout cela que ça remue. Par exemple, "J'ai mangé mon portable", c'est évidemment ce qu'il faudrait faire dès le départ - et cette conclusion : "la tête qui devient le portable".

C'est peut-être ça, la petite voix qui fait peur, quand on pense à la quarantaine, et celle qu'il faudrait davantage écouter. La tentative de rester en contact artificiel avec un monde qui n'est pas extérieur, qui est une perpétuelle construction de nos propres prisons, la quarantaine, finalement, m'en montre la vanité, la fait taire.

Le reste de la journée, l'esprit se pose et repose de plus en plus sur cette idée : au lieu de m'échiner à maintenir une "normalité" malade, j'ai enfin retrouvé une voie vers la part du fou, vers la joie, retrouvé le mouvement de l'esprit esseulé qui fait "Face aux verrous" et les déglingue dans un grand rire, au lieu d'essayer par tous les moyens de croire à leur légitimité. "Je me cache à moi-même ce que je n'ai pas le droit de faire" : paf, dans les dents, c'est exactement ça !

Allez-y voir vous mêmes, "littérature à la minute", et cessez de respirer des bêtises pendant une seconde... puis deux... puis cinq, pour que le monde aille mieux.

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