Journal de quarantaine - Jours 8 et 9 : décrue, coup de foudre pour les commandes ssh sur serveurs distants, amour tout court

Rédigé par Thibaud Saintin Aucun commentaire
Classé dans : Au jour le jour Mots clés : quarantaine, Thaïlande, hôtel

C'est la décrue. Ça ralentit.

La place publique est pleine de bouffons tapageurs — et le peuple se vante de ses grands hommes ! Ils sont pour lui les maîtres du moment.

Mais le moment les presse : c’est pourquoi ils te pressent aussi. Ils veulent de toi un oui ou un non. Malheur à toi, si tu voulais placer ta chaise entre un pour et un contre !

Ne sois pas jaloux des esprits impatients et absolus, ô amant, de la vérité. Jamais encore la vérité n’a été se pendre au bras des intransigeants.

À cause de ces agités retourne dans ta sécurité : ce n’est que sur la place publique qu’on est assailli par des « oui ? » ou des « non ? »

Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur.

Après avoir pris connaissance sur Twitter des dernières déclarations de mon ministre, c'est ce passage de Zarathoustra que je voulais relire (que j'ai retrouvé et recopié supra) en allant ouvrir la porte, ce matin - juste après avoir entendu toquer, et avec un mince espoir : j'ai peut-être une toute petite chance de voir l'humain qui me dépose à manger ?


 

Encore raté ! Nietzsche semble inviter à retrouver une dignité bafouée par la petitesse d'autrui ("Fuis dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis devant leur vengeance invisible ! Ils ne veulent que se venger de toi"), mais ce n'est pas mon sentiment du moment. C'est surtout ce qu'il dit sur la lenteur, en deux propositions, que je trouve juste : "Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur."

Effectivement, j'ai l'impression de retrouver une "fontaine profonde", une force souterraine. Une sensation de légèreté semble sourdre des choses mêmes, accrue par le flottement que procure un débût de jeûne (où j'entre progressivement). J'ai passé du temps hier à déplorer toutes les absurdités auxquelles conduisent les efforts collectifs pour maintenir des fonctionnements devenus obsolètes. On dirait que ça craque, et ça me rassure paradoxalement sur la marche du monde ; j'ai vu dans "Brut" qu'une jeune femme, aux Etats-Unis, est à l'origine d'une vague de démissions filmées, et le journaliste attribuait ce phénomène aux prises de conscience liées aux confinements.

J'ai la même impression de ressentir comme jamais dans mon métier, depuis deux ou trois ans, une forme d'usurpation de la part des "élites" ou des administrateurs, comme si la bureaucratie avait pris le pouvoir... mais les langues se libèrent à ce propos. Aussi, craignant d'avoir à reproduire les routines idiotes de l'an dernier (tous ces "Zoom" hypocrites qui apprennent davantage aux élèves à faire semblant d'être là, sans conviction, plutôt qu'à oeuvrer à la marche du monde et de leur propre joie, notamment d'apprendre...), j'essaie de trouver d'autres "formules" ou "modèles", en m'inspirant de l'architecture des MOOCs (que j'ai expérimentés et qui m'ont convaincu). Mais si on tâte le terrain administratif... : non, ce serait trop difficile à mettre en place, il faudrait, une fois de plus, soulever des montagnes... C'est d'autant plus frustrant que j'ai l'impression de déjà pouvoir savoir faire. J'en parle, au téléphone avec L., qui trouve la formule : "c'est dans l'ADN de l'éducation nationale"... Voilà qui me remet dans les "shorts" d'hier :

Alors, je m'obstine. Je le mettrai en place tout seul, ce truc, au moins pour tester moi-même. Je pense à cet autre moment, aux débuts de l'Internet en France, où j'étais près de démissionner. La rencontre avec François, qui oeuvrait dans son garage à une traversée de Loire de là, m'avait redonné le souffle de faire ce en quoi je croyais. Ça avait provoqué la petite aventure d'un site/atelier d'écriture publié, bricolé entièrement en html (avant l'ère des blogs). Avec tous ceux qui, à l'école, et puis au collège, étaient tout cassés, on cherchait à parler de dignité dans de courts textes, et ça marchait parce qu'on avait risqué quelque chose avec eux, et les "taiseux" disaient souvent le plus lourd et le plus cinglant. Aussi, toute la journée du jour 8, elle se passe ainsi, dans des lignes de codes... Vient toujours le moment où on se rend compte avoir perdu des heures à tout charger en ftp sur un serveur distant, alors qu'une simple commande en ssh en mode terminal, ça sufffisait à dézipper l'archive directement dans le bon répertoire, et que l'erreur "unicode" qui bloquait ensuite l'installation du LMS avec la base SQL, eh ben, c'était juste quelques lettres fautives à changer dans un fichier "config.php", etc... Je jure que la phrase en italique qui précède veut vraiment dire quelque chose... Acharnement, découragement, tentatives... Le soir (très tard, déjà si tard ?), victoire, ça marche !

Je ne pourrais pas rester dans cette "fontaine" si je n'étais pas enveloppé par diverses manifestations et diverses formes d'amour et d'amitiés, qui m'atteignent par des "notifications" en rouge sur un écran de téléphone. A. est discrètement venu me faire livrer un filtre de cafetière électrique, alors que je n'avais fait que suggérer l'idée, et il avait joint au petit mot des biscuits au sésame... Je passe une joyeuse partie de la matinée au téléphone à rire de nos misères au téléphone avec C.. Et puis les échanges continuent avec S., avec A. V., dans une situation impensable en France, m'appelle malgré tout pour prendre des nouvelles. Y. semble maintenir au-dessus de moi une aura spirituelle et spiritueuse, et Vive la Reine ! A. et J. me laissent des messages qui racontent leurs découvertes, C. continue de m'envoyer des photos de France, J. également, J.-C., J.-S., J., D., M., C, et bien sûr, P. & M... Décidément, non, ce n'est pas la "prison". Reste que je n'arrive pas à joindre C. et V. qui vont me rejoindre d'ici peu... Le soir du 8, on y parviendra rapidement, une fois qu'ils sont déjà à l'aéroport.

Sur le tapis, ce matin du 9, on peut compter ses respirations en se s'accompagnant du pouce sur ses phalanges, fixer un point sur le mur en face ou dans le creux sombre formé par mes anciennes chaussures de sport. Tiens ! Deux masques usagés sont restés accrochés aux bouteilles (la réserve s'amoindrit)... Ah, mais, oui ! deux sorties, pardi : les deux tests PCR... Le prochain, c'est après-demain. Je surveille sur "Flightaware" ; V. et C. vont atterrir dans moins de deux heures, ils sont bien partis de la porte F3 à Schiphol. Et tout à l'heure, ça y était : ils étaient là, et c'est le jour 9. Je le sais grâce à l'un des petits points rouges sur "`Signal". Alors que je publie ce billet, ils sont en route dans un van plastifié vers le même hôtel - où l'on ne va pas avoir le droit de se voir.

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