Journal de quarantaine - Jours 10 et 11 : tunnels dans le noir, ruses

Rédigé par Thibaud Saintin Aucun commentaire
Classé dans : Au jour le jour Mots clés : hôtel, Thaïlande, quarantaine

« Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit »

(Michaux)

Le temps s'élargit : je ne sais le jour et l'heure qu'en vérifiant sur l'ordinateur ou le téléphone. C'est aujourd'hui le douzième jour de quarantaine (les numéros de titres que j'utilise renvoient au début de l'écriture). C'était donc au dixième que C. et V. sont arrivés (avant-hier), au moment même où j'appuyais sur le bouton "publier" des jours 8 et 9.


 

Nous avons filmé au téléphone, chacun de notre point de vue, le moment absurde où nous n'avons pu nous parler et nous voir que de loin, dans le couloir... Nous sommes restés plantés à vingt-cint mètres, et avons beaucoup ri lorsque C. a lancé "bon, ben à dans quatorze jours, papa !" Ce qui nous lie n'est pas réapparu dans les objets, dans les mouvements, dans la lumière, mais s'est noyé, fondu dans l'obscurité où je plonge dans le travail. De temps à autre, nous nous appelons avec la caméra de nos messageries ; c'est comme si nous étions dans un souterrain, un sorte de tunnel qui n'a pas de dénomination connue, mais qui est parfaitement tangible. Le décalage horaire n'empêche plus qu'on se parle à des instants où nous partageons le même temps, le même rythme dans le déroulement des phénomènes immédiats. On s'amuse à parler de ce qu'on voit de la fenêtre : nos chambres donnent sur l'ouest, on a tout de suite repéré l'ancienne publicité "100 Pipers" pour situer nos chambres l'une par rapport à l'autre.

Les mots de Michaux, les citations que je trouve dans Twitter, me renvoient à cet effacement des limites : dans cette pièce trop sombre, peinte en gris-bleu, qui mange la lumière et la rend plus froide qu'elle n'est dehors, l'attention - au temps, au jour, et même à l'espace - se dissipe, se fond dans le mouvement de l'esprit. Instinctivement, je repousse mon installation vers le coin sombre. Je demeure en un lieu où il n'y a plus "nulle part" à prendre, nulle maille à partir avec le monde des hommes qui ne m'apparaît plus qu'à travers l'écran. Le jeûne aidant, l'esprit nage entre le rêve, la réflexion volontaire (guidée par des buts), le flux des images et des pensées involontaires.

J'oublie à ce point le temps que je m'immerge encore dans la configuration, la préparation, le bidouillage, ligne par ligne, de ce qui, un jour, sera des "cours" : une sorte de reconstruction de la pensée des autres qu'on essaie de sentir en soi, avec laquelle on essaie de jouer, qui résiste, qu'on tente de guider, avec laquelle on se trompe sans répit. C. accepte de jouer les cobayes pour le "LMS" en cours de configuration ; en deux minutes, il me fait découvrir le partage de son écran avec Discord, et me permet de comprendre quels étaient les paramètres de "profil", de "rôles" et autres permissions à compléter. Saloperies de mots de passe : pour lui, on sent que c'est un truc de l'ancien monde, celui où je suis en train de basculer ! Lorsque j'émerge, il est 23 h, j'ai dû passer plus de 10 heures dans la journée à bosser. V. a elle aussi bien voulu tester...

C'est un gros orage, avant l'aube, qui a provoqué le début de la journée. C'est devenu un réflexe de prendre sa température... d'envoyer la photo à l'infirmière... À 17 h, comme j'oublie systématiquement, elle me le rappelle obstinément - mais je ne m'en rends jamais compte que bien longtemps après. Alors elle a décidé de croire que je dors : "please check evening temperature when you wake up". Elle a changé d'émoticône, passant des canards aux fées folles de joie - qui lancent des étoiles multicolores en se dandinant. Aujourd'hui, c'est le dernier test PCR, normalement. Vu l'heure, j'ai le temps de savourer les cafés (que je m'autorise pendant ce court jeûne "d'entraînement"), et de réaménager le "bureau" qui me fait penser à un radeau.

V., sur l'autre la rive, va mieux : son arrivée a été difficile, elle était épuisée. Mais il lui manque de quoi se couper un ongle douloureux, et les objets contondants sont interdits. Alors on s'amuse, comme des collégiens, à inventer une ruse : au moment de remonter du test PCR, je sèmerai l'infirmière qui de toute façon, sous ses multiples couches de plastique, traîne un peu la patte et n'insiste pas pour me laisser remonter l'escalier tout seul... Comme je passerai devant la porte de la 450, je ferai semblant de tituber un peu dans le couloir, pour tromper les caméras de surveillance et déposer, en me rattrapant sur la tablette, une paire de ciseaux à ongles, mais aussi deux bouteilles d'huiles essentielles : l'une de la lavande maillette, l'autre de petit grain brigadier. Ça nous faire rire. Est-ce qu'il y a vraiment des caméras de surveillance ? Je parie que non.

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