Quelques notes prises à l'issue d'une retraite de dix jours de méditation "vipassana" – la deuxième de ma vie, fin octobre 2024. La première, (l'année d'avant) m'avait appris qu'il se pouvait se passer dans le corps et l'esprit quelque chose de puissant qui remettait profondément en question ma manière de penser et de ressentir.
J'avais été bouleversé, au quatrième jour, après d'innombrables turbulences, de sentir mon esprit annihiler la douleur qu'on observe en soi : une sorte de pinceau, d'anneau magique, de circulation de l'esprit dans le corps. Le fameux "banga". Mais il fallait ENCORE apprendre à ne pas espérer cette libération à chaque méditation. Aussi, épuisé, j'avais simplement réussi à "tenir" les dix jours sans avoir le sentiment de réussir à "pratiquer", de circuler librement dans ce que la technique permet d'expérimenter. J'avais le sentiment d'être en face d'un truc du fond des âges, qui me demandait de faire allégeance. Cette deuxième fois, la pratique a réussi à entrer dans le jeu. Et m'a permis aussi d'apprendre à lui résister : premier pas, peut-être, vers un apprentissage un peu plus profond.
Les vingt-sept heures et quelques d’une porte à l’autre, les fuseaux horaires, les queues dans des interstices douaniers, le poids des valises dans les escaliers du métro pas prévu pour, ou sur des trottoirs pisseux… m’avaient éloigné un moment de toute forme de retour à la lenteur. Voilà pourtant plusieurs mois qu’il m’a paru indispensable de « sortir » d’un cinquantenaire questionnement par la pratique du journal intime.
C'est ce qui figure sur le courrier que j'avais découvert à l'arrivée, le mardi 10 août. J'écris donc le matin du dernier jour, à propos d'une journée qui n'est pas encore finie, en sachant qu'il faudra aussi passer la nuit... J'ai un tour d'avance sur le jour de retard : depuis le début, ma numérotation est décalée. À vrai dire pas vraiment, mais le décompte suscite la confusion - c'était pourtant supposé être clair, dans le schéma... on va y venir. Dans tous les cas, je sors demain et c'est dommage : je viens enfin de trouver la bonne installation pour le bureau-radeau...
Hier soir, j'ai lu dans Le Voyage autour de ma chambre une proposition inspirante. Au lieu de parler de l'union d'une âme et d'un corps, Xavier de Maistre préfère considérer celle d'une âme (qui semble englober le corps) à un autre, en soi, qu'il désigne comme la bête. Il m'a paru très moderne qu'il sorte de la prévisible dichotomie qui se livre au dénigrement du corps. C'est donc avec cette bête qui nous lutine que nous devrions, selon lui, dialoguer pour négocier notre propre existence.
Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit
...
(Henri Michaux)
Le temps s'élargit : je ne sais le jour et l'heure qu'en vérifiant sur l'ordinateur ou le téléphone. C'est aujourd'hui le douzième jour de quarantaine (les numéros de titres que j'utilise renvoient au début de l'écriture). C'était donc au dixième que C. et V. sont arrivés (avant-hier), au moment même où j'appuyais sur le bouton "publier" des jours 8 et 9.
La place publique est pleine de bouffons tapageurs — et le peuple se vante de ses grands hommes ! Ils sont pour lui les maîtres du moment.
Mais le moment les presse : c’est pourquoi ils te pressent aussi. Ils veulent de toi un oui ou un non. Malheur à toi, si tu voulais placer ta chaise entre un pour et un contre !
Ne sois pas jaloux des esprits impatients et absolus, ô amant, de la vérité. Jamais encore la vérité n’a été se pendre au bras des intransigeants.
À cause de ces agités retourne dans ta sécurité : ce n’est que sur la place publique qu’on est assailli par des « oui ? » ou des « non ? »
Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur.
J'en suis venu aujourd'hui à l'idée que ce qui fait que le monde va si mal, c'est que nous avons tenté de croire que nous n'étions pas fous, que nous nous sommes acharnés à nous croire "normaux". Comme si, à chaque fois qu'on cherche à ce que les choses soient dans l'ordre, y compris dans nos têtes, on se fourvoie ; on se transforme en imbéciles zélés sans s'en rendre compte, et même en tortionnaires - et que c'est cela, la vraie folie. La bonne folie, la vertueuse, il faudrait la cultiver en soi pour lutter contre tous ces routines morbides, prétentieuses et imbues de leur supposée respectabilité.
Voilà plusieurs jours que la tension monte, et les manifestations qui n'ont pas cessé depuis des mois finissent par des tirs de balles en caoutchouc, par des gaz lacrymogènes, des incendies. Hier soir, je suis passé d'un article à l'autre sur Twitter, et j'ai passé la nuit à rêver de poursuites, de mouvements de foule, de cris... À un moment donné, j'ai eu une sorte de vertige : je ne savais plus si j'étais en France ou ailleurs. Je ne savais plus du tout où j'étais. Tous ceux qui sont "dehors" disent la même chose : "tout est fermé, c'est mort"... À moins qu'ils soient au loin, en province, où il semble y avoir parfois quelques tolérances.
Tout le monde sait désormais dans l'hôtel que l'infirmière, venue me chercher pour le test PCR, a brutalement senti brûler son bas-ventre, et faisant fi du protocole, m'a enveloppé, la voix blanche, arrachant tout le plastique qui nous sépare, le transformant peu à peu en accessoire érotique "bondage", et que, sa main, moite et tremblante, a... On sait aussi que j'ai pris au collet le ou la livreuse et que...
...et qu'en fait non. Les canards qui pètent des coeurs, envoyés par l'infirmière dans Line, c'est déjà pas mal, comme pitance érotique.
C'est décidé, je ne regarderai pas les nouvelles sur Twitter au réveil, après la prise de température, mais consacrerai du temps à la beauté d'abord. Elle n'est pas donnée, il faut aller la trouver. Comme le seuil interdit a été franchi hier (escalader la fenêtre et aller voir sur le balcon), je décide d'instaurer ce moment d'ouverture sur le dehors comme un rituel matinal. Evidemment, pour que beauté advienne plus directement, il faut de la musique. Ça tombe bien, alors que je cherche quoi "mettre", les paroles d'un air de Purcell me reviennent en tête :
Au fil des ans, j'ai constaté que le couperet du décalage horaire (dans le sens ouest-est) tombe le plus souvent la troisième nuit : on se réveille d'un seul coup à deux ou trois heures du matin, sans plus pouvoir fermer l'oeil avant le petit jour ; après avoir tourné et retourné des heures, on retombe vers 5 ou 6h dans une torpeur terrible dont on il est très difficile de s'extirper, et dont on n'émerge, à demi-écrasé, qu'à midi ou plus. À moins qu'on se fasse violence : j'ai mis le réveil à 8h45 pour ne rater que de quarante-cinq minutes l'heure de la prise (obligatoire) de température. C'est un moyen de trouver une raison de me recaler.
Une fois qu'on a passé le premier jour, il faut s'habituer (comme, à l'hôpital, au plafonnier criard quand l'infirmière vient vérifier la température - alors qu'on venait enfin de s'endormir) aux coups sur la porte, à la sonnette ou au téléphone installés exactement là où voudrait pouvoir s'en éloigner. "Le mal, c'est le rythme des autres", dit Henri Michaux dans Passages. Alors... on résiste comme on peut. Pour pas grand-chose, mais ça doit participer d'une tentative de conserver un ego.
"Are you willing to pay?". Dans la messagerie qui va désormais me servir de seul lien direct avec le personnel de l'hôtel où je viens d'être enfermé pour une quarantaine de quinze jours, ce sont les mots par lesquels on répond à ma demande d'une théière et d'une serpillière.
Transcription (incomplète) par FeedBooks en fichier pdf d'un blog tenu au Liban en 2006-2007. Lecture intégrée à l'écran. Soyez patient(e)s pour le chargement, fichier de 15 Mo environ.
Au retour du Liban, on fait un peu de ménage dans les fichiers vidéo de l’année d’avant, restées dans un disque dur (lui même coincé au milieu d’autres affaires dans un entrepôt, en attendant la fin de la guerre). C’est l’occasion d’enfin classer et de faire un petit montage de base avec le iMovie d'alors, à partir des morceaux de vidéo pris à la volée avec une petite caméra1,2 Mpix Panasonic où l'on mettait des cassettes à bandes - d’avril à juin 2006, à moto ou en voiture dans les rues de Manille L'extérieur d'alors est devenu, quelques années plus tard, quelque chose qui n'existe plus : tout a changé, nous ont dit ceux qui y sont restés ou qui sont repassés. Alors il reste cette espèce d'espace intérieur qui n'existe plus que sous la forme d'un souvenir que ces images ravivent.