Les mimes et le manège
Rédigé par Thibaud Saintin
Aucun commentaire
Classé dans : Truc(s) de prof(s), Indignations
Une scène de Tristes Tropiques, relue depuis la salle des profs.
Dans Tristes Tropiques (chapitre 28), Claude Lévi-Strauss raconte comment il prend une « Leçon d'écriture » chez les Nambikwara :
On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l'exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées.
Le chef a compris autre chose : au cours d'un échange de marchandises avec d'autres chefs, il fait mine de lire une liste devant eux, comme s'il vérifiait quoi attribuer à qui — et rendait inutiles d'autres négociations :
[...] il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d'abatis ! à tel autre, des perles ! pour ces colliers... Cette comédie se prolongea pendant deux heures.
Lévi-Strauss en tire une hypothèse : l'écriture servirait avant tout à asseoir un pouvoir, à se rendre indispensable, à devenir le seul (détenteur d'une puissance supérieure) par qui passent les biens et les décisions. Dans cette logique, la première fonction de l'écrit n'aurait pas été d'éclairer les hommes mais de les tenir : organiser, hiérarchiser, asservir — de servir la domination avant de faciliter la diffusion de connaissances :
Il ne s'agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d'accroître le prestige et l'autorité d'un individu – ou d'une fonction – aux dépens d'autrui.
L'illusion fonctionne : les zigzags impressionnent, le tour réussit... mais un temps seulement : le chef perd rapidement son influence après cet événement. Sur son blog, Pierre Déléage rappelle la lecture politique qu'en fait Lévi-Strauss :
C'est à l'aide de ces généralités qu['il] explique l'abandon consécutif du chef Júlio par les siens. Les Nambikwara avaient confusément pressenti qu'avec l'écriture, c'était la perfidie de la civilisation qu'on introduisait chez eux. En délaissant leur chef, ils bénéficiaient d'un répit.
Par analogie (et avec force réserves et approfondissements auxquels Pierre Déléage invite), cette scène peut aider à décrire en partie la crise d'autorité que nous vivons dans le monde de l'éducation.

Le mime
La langue creuse, les « paroles gelées » de cadres qui ne savent pas ce qu'ils administrent commencent à lasser. C'est à un simulacre permanent d'action qu'on assiste dans les communications officielles, dans les notes de service, et pire encore dans les programmes qui voient fleurir des « parcours » imaginaires supposés garantir une « réussite » sans sujet ni objet. Cette langue paresseuse conjugue des vœux à l'indicatif présent ou à l'infinitif (un « dispositif » pour mieux machiner ceci, une « réforme » pour encore plus mieux promettre à tous des tas de trucs super géniaux), et se pose comme un constat d'action. Dans le « référentiel », désormais, quelqu'un « pilote » l'établissement, l'équipe « s'empare », le dispositif « garantit » — des optatifs se déguisent en constats. Rien de cela n'existe au moment où c'est écrit, et surtout, rien n'a réellement besoin d'exister : l'énoncé du processus tient lieu de processus. Partout ont fleuri les participes passés substantivés, les passifs sans complément d'agent.
Ô joie des néo-cadres aux neurones réglés par des certitudes de manuels de management plutôt que par des questionnements de La Boétie : ces lignes ondulées n'exigent presque aucun savoir, il suffit de postures ! Elles dispensent d'aller voir ce qui se passe dans la cour, dans les classes, dans les couloirs, dans les copies, dans les queues pour la cantine... Elles s'articulent miraculeusement, il suffit de maîtriser les bases de la syntaxe pour proclamer, à longueur de notes de service, des victoires (sans combat) — et partant, sa propre « réussite ». La langue des (désormais petits) « chefs » est devenue un performatif sans mandat, qui se valide de lui-même, s'attribue le bâton de parole, se permet de proclamer par exemple « l'engagement exemplaire de notre établissement en faveur de [n'importe quelle formule-choc pondue par un ministre en quête de pouvoir, n'importe quelle opération de green-washing] ainsi que la qualité du travail accompli pour inscrire cette démarche au cœur de notre projet d'établissement » (etc.). C'est précisément ce qui la rend si désirable : elle offre l'apparence de la maîtrise sans son difficile « frottement » à la réalité, le prestige de l'écriture sans l'écriture. De « choc des savoirs » en « axe » de « notre projet », chaque échelon rejoue la scène du chef pour l'échelon d'en dessous, affligeant défilé de petits mimes.
Pourtant la « population » — mettons des guillemets partout où il faut : ces mots eux-mêmes sont des zigzags — commence à considérer ces lignes ondulées non plus comme des manifestations d'une magie supérieure, mais pour ce qu'elles sont : des lignes ondulées, des tentatives de s'approprier la puissance commune par un pouvoir usurpé. Ce qu'on appelle « crise de l'autorité » n'est peut-être que cela : le moment où le mime est démasqué. Non par lucidité de toujours, mais par usure de l'effet.
Un autre anthropologue qui avait passé du temps avec des Amérindiens, Pierre Clastres, observe que dans les sociétés qu'il étudiait, le chef n'a pas de pouvoir de contraindre. Il doit avoir du prestige, il doit être généreux, bon orateur, médiateur... mais il ne commande pas de sa propre initiative. Son autorité tient au consentement du groupe, lequel peut la lui retirer : qu'il tente de convertir son prestige en commandement (ou plutôt l'inverse : qu'il tente de faire un prestige de ses commandements), et l'on se détourne de lui. Qu'il outrepasse son pouvoir et on ne croit plus en sa capacité à guider. C'est ce que tente le chef nambikwara qui bricole de l'autorité avec un signe emprunté : il essaie de transformer un crédit en pouvoir... et le rassemblement se défait, il reste presque seul.
Retenons-en la leçon : une autorité véritable ne se décrète pas, elle se consent ; elle repose sur une réciprocité (une compétence réelle qui sert les autres, un service rendu, une parole habitée qu'on sait tenir, une puissance qui se partage) et ne peut pas s'exiger. On pourra menacer, surveiller, punir, invoquer la « loyauté » (encore un terme-symptôme, un terme à la mode) mais pas légitimer l'autorité du vide. Et surtout, l'autorité ne peut pas faire semblant : si elle ne repose plus que sur des signes (des protocoles, des chartes, des référentiels, des tableaux d'indicateurs et de « compétences »), si elle ne fait plus que tracer des « lignes sinueuses », elle dénonce d'elle-même son inanité.

Deux mondes qui ne peuvent pas coïncider
Ce qu'on observe dans une classe, dans un couloir, dans une salle des profs, et que les mots officiels recouvrent mal, c'est que les valeurs de l'éducation et la mécanique du rendement sont antinomiques. Non pas seulement « en tension », non pas « difficiles à concilier » : ennemies ; elles ne peuvent pas s'inscrire dans le même espace sans que l'une défasse l'autre :
- En classe, on se consacre à tout ce qui ne rend pas : le temps long, la maturation, le doute, l'erreur, le détour, l'hésitation ; au singulier — cet élève-ci, ce jour-ci ; à l'incommensurable (on ne met pas en chiffre l'instant où quelqu'un se met à penser), à la retenue...
- Le rendement, lui, travaille sur le mesurable, le comparable, l'optimisable, le reproductible ; il lui faut de l'uniformité, du ratio, de l'indicateur, des notes, du Pornote. Il a besoin que tout soit traduit dans sa langue pour exister. Mais il n'existe pas dans la classe : il lui est imposé de l'extérieur, a posteriori. On est obligé de bricoler pour l'y faire entrer, d'exiger qu'on se réfère à lui.
Dès qu'on essaie de plaquer la logique du rentable sur l'école, on n'obtient plus que des « lignes horizontales ondulées », des signes douteux qui ont l'allure du sens sans en avoir la valeur : des compétences découpées en items, des chartes qui interdisent ce qu'elles servent à justifier, des évaluations qui n'évaluent que leur propre vocabulaire, des « projets » qui ne sont que des cases à cocher, des « items » qui n'existent que pour faire accroire à leur propre nécessité, et plus que jamais, des formulaires par-ci, des formulaires par-là...
Le scandale n'est pas qu'on mente — je me méfie de ce mot, qui prête une intention — il est plus profond : c'est la fascination qu'exerce ce langage qui s'auto-entretient, où des mots factices renvoient à d'autres, s'articulent comme un refrain mais plus jamais avec les choses. Personne, peut-être, ne ment ; et pourtant rien ne touche le réel dans un « projet d'établissement », par exemple. On se grise avec cette langue-là, on l'apprend avec zèle, parce qu'elle a l'air d'invoquer une sorte de puissance qu'on n'a plus.
Or, tout professeur le sait bien, et un historien, peut-être, mieux que personne, il n’est pas, pour une pédagogie, de pire danger que d’enseigner des mots au lieu de choses. Piège d’autant plus mortel, en vérité, que les jeunes cerveaux sont, à l’ordinaire, déjà trop enclins à se griser de mots et à les prendre pour des choses. Précisément parce que les brevetés sont les intellectuels de l’armée et tirent, de la conscience de ce rôle, le sentiment de leur supériorité, je les ai toujours trouvés, pour la plupart, étonnamment sensibles aux formules. (Marc Bloch, L'Étrange Défaite)
Les « brevetés », c'était l'élite diplômée de l'état-major — ceux qui tiraient leur rang de la maîtrise des codes. Remplacez-les par nos cadres certifiés en management : la phrase reste très verte. Au bas de la pyramide, l'élève dit savant n'est pas celui qui sait beaucoup de choses, mais celui qui a été « dressé à donner, par quelques exercices choisis d'avance, l'illusion du savoir » (id.).

Le manège
Vingt années de gouvernements successifs ont tenté de dresser l'éducation, de la contraindre à passer sous les lois de l'économie (ou du capitalisme, suivant le point de vue). C'est une institution vouée au développement du commerce et de l'économie, l'OCDE, qui prétend servir de repère et indiquer les pistes à suivre dans les politiques d'éducation.
Le mot s'impose ici, jusque dans son étymologie : management vient de l'italien maneggiare, "manier" — et d'abord manier le cheval. Le même geste a donné le manège, ce lieu clos où l'on dresse la monture, où l'on plie sa force à une volonté, où l'on transforme une puissance libre en mouvement réglé. Ce que maneggiare fait au cheval, le français le nomme sans fard : dresser. Faire passer le vivant de la spontanéité à une obéissance qui a l'air consentie. Importer le management dans l'école (la grande affaire de ces vingt ans) c'était tenter de mettre la liberté éducative au manège : la « piloter » par « objectifs », la dépecer par « indicateurs », la soumettre à l'économique comme on soumet une monture au mors, faire d'un temps qui ne rend rien un temps qui rende, soit redevable. Hélas ! Ce manège ne séduit plus.
Comme dans un bâtiment mal conçu, les fissures sautent aux yeux sur la façade. Une liberté qu'on dresse n'en est plus une, et plus personne n'est dupe, à commencer par trop d'élèves qui s'affalent, qui dessinent, qui attendent que ça passe. C'est cette antinomie entre le prétendre et le faire que le « corps social » pressent sans toujours savoir la nommer : on ne peut pas dresser le savoir sans tuer ce qui faisait sa valeur. Un professeur dressé n'enseigne plus, il exécute ; un élève dressé n'apprend plus, il rend (ses copies, mais aussi les armes pour réfléchir). Une institution qui cherche trop à s'autolégitimer — en faisant des bourriques de ceux qu'elle devrait élever — ne peut plus s'étonner que personne ne se fie à elle : face aux mimes qui gribouillent (des « réformes »), les élèves, eux aussi, gribouillent (des personnages de manga).

La justice commence par la justesse
C'est peut-être de là que vient le « rejet » massif, diffus, parfois informe, qu'on appelle « crise de l'autorité ». Mais c'est l'inverse d'un rejet, c'est une exigence : ce que refuse le corps social, ce n'est pas l'autorité (il la réclame, même, l'absence d'une autorité juste est ce qui le désespère), c'est une langue qui ne correspond plus à rien, des lignes ondulées qu'on lui présente comme du sens.
La scène nambikwara donne un éclairage : la justice commence par la justesse ; avant d'être une affaire de droit, elle est une affaire d'ajustement : elle exige une juste distance entre le mot et la chose. Une institution qui parle juste — dont les mots tiennent leurs promesses, dont les chartes font ce qu'elles disent, dont l'évaluation mesure ce qui compte — refait, lentement, du sens commun. Une institution qui gribouille le perd.
Reste un dernier scrupule : il serait trop simple de partager le monde entre eux qui miment et nous qui voyons, puisque nous traçons tous, par moments, des lignes ondulées. Le maître a ses zigzags, le critique aussi. La tâche n'est donc pas de dénoncer depuis un dehors confortable — il n'y en a pas. Elle est plus ardue : refuser la forme vide partout, y compris dans sa propre bouche, parler juste. C'est probablement tout ce qu'on peut opposer au manège, mais c'est la condition pour y entendre quelques cris de joie.