Lâchez tout, les profs !... sauf le dictionnaire

Rédigé par Thibaud Saintin Aucun commentaire
Classé dans : Truc(s) de prof(s), Indignations Mots clés : aucun
Dès que l'éducation nationale commence à se pencher sur un problème, c'est que c'est déjà trop tard. On se le dit comme une blague en salle des profs. On a tort d’en rire : c'est un théorème qu'on aurait intérêt à utiliser jusqu'au bout, pour éclairer nos raisonnements. Par exemple, on vient de voir apparaître "risques psycho-sociaux". Traduction : "ça y est, on vient de se rendre compte que les jeunes n'en peuvent plus".
L'école est soi-disant chargée de poser des jalons importants pour l'avenir. Mais bizarrement, c'est toujours trop tard ; et elle passe son temps à tenter de "soigner" des plaies : celles qu'on vient de désigner comme des "projets" (allez, faites quelque chose, bon sang !). Alors, qu'y a-t-il entre les symptômes et leur prise en compte, qui permettrait de clore le cercle ? Il semblerait que faire la liste des “nouveautés” dans les programmes, c’est faire la liste de ce dont la société a renoncé à garder le contrôle. 
 
    "Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur du monde",    aurait dit Camus    (ce que très peu de gens vérifient...) 

Petit jeu : regardez l'histoire des programmes, des "réformes", et regardez ce qu'on y nomme. Quand on y voit apparaître « apprendre à apprendre », c'est qu'on vient (enfin) de constater que les conditions de la transmission étaient déjà détruites — et que sont déjà apparues diverses officines de "soutien scolaire" qui prospèrent sur les décombres de ce qui était un droit. Quand on introduit "l'éducation aux médias", c'est que le rouleau compresseur des concentrations est déjà bien installé, opératoire, efficace : de grandes fortunes ont déjà racheté Canal+, CNews, Europe 1, le JDD, Paris Match, Prisma... et même des maisons d'édition. Quand on parle d'éco-citoyenneté et qu'on habille des "éco-délégués" en pingouins dans un mauvais spectacle de fin d'année, les forêts brûlent depuis dix ans — et l'industrie du carbone publie miraculeusement des bilans tout "verts" et mirobolants, tout en ouvrant de nouveaux forages encore plus "verts" et "durables" en Ouganda et au Mozambique — tout en sponsorisant une ou deux écoles par-ci par-là, pour donner le change. En somme, l'école est chargée ("missionnée pour", entend-on dire solennellement) de réparer ce que d'autres ont intérêt à détruire. Elle se contente de nommer, avec un tour de retard ce que la société mettra encore dix ans à reconnaître comme définitivement vendu, pillé, détruit. En attendant, haro sur les profs, ces bons à rien !

En ce sens, l'éducation est un sismographe (Oh non ! pas une vigie, hélas...), mais un sismographe que personne ne consulte. Paradoxalement, c'est par son retard-même qu'elle est vraiment lisible, fiable, qu'on peut y déceler des invariants : elle ne spécule pas, elle constate. Encore faudrait-il que quelqu'un ose ne serait-ce que lire le relevé, entreprenne d'en tirer quelques inférences qui pourraient changer la marche de toute une société, et surtout, ose en avertir le public. C'est ce que faisaient les Résistants de la dernière guerre (avant-dernière, en fait), dans le programme du Conseil national de la Résistance, Les jours heureux : ils regardaient devant, après.

Pourquoi l'école ne sert-elle (presque) plus à rien ? Parce qu'elle sert d'éponge ou de poubelle. On lui demande de partir d'un diagnostic sans jamais lui donner les moyens de soigner, de traiter des symptômes d'une maladie, déjà chronique, dont on ne veut surtout pas connaître la cause. Et surtout, parce que personne — absolument personne — ne se donne la peine de la consulter. On regarde ailleurs. On regarde les sondages, les marchés, les courbes... Pas les programmes de sixième, pas la gueule des profs, pas celle des élèves non plus, qu'on affuble de lettres-numéros : "génération X, Z, Lambda, Prout". C'est pourtant là que la boucle se ferme et que ça se passe, à l'abri des caméras, sous le couvercle du "pas de vagues"... Beaucoup de ministres sur les plateaux-télé, presque jamais de profs : trop médiocres, ces gens-là, pas assez ambitieux, trop attachés à leurs petits privilèges, voyons. Vos gueules, les profs, vous parlez trop, laissez s'exprimer les "experts" !

On vient récemment de découvrir (Ô, Miracle !), dans les nouvelles définitions des épreuves de français au bac, que les épreuves de français au bac poussaient au "psittacisme", à la servilité, à l'aliénation plutôt qu'à l'émancipation... Sans blague ? Ça fait plus de dix années qu'on tirait la sonnette d'alarme ! Je me suis entendu dire ironiquement, parfois, dans des conseils de classe, alors que je m'inquiétais de voir des élèves obsédés par "Pronote" et par leurs notes, que c'était "plutôt rassurant" qu'ils s'inquiètent. C'était une boutade, pour passer à autre chose. Le "délégué de classe", venu pour le spectacle, a dû, lui aussi, être rassuré : the show must go on, on peut se contenter d'écouter sagement la belle chanson de la "réussite" (entendez bien : conformité) de "nos" élèves. Margaret Mead parlait de la culture comme de ce qui est transmis pour la génération suivante, pas simplement à elle, mais là, non, occupez-vous de leur faire avoir des bonnes notes, le reste, les trucs d'intellos, là, la réflexion et tout le bazar, on s'en fout.

Les astrophysiciens ont, je crois, un nom pour ce qui manque à leurs équations : la matière noire. Quelque chose d'invisible qui pourtant fait tout tenir ensemble — ou tout dévier. Dans nos sociétés, cette masse manquante, invisible, mais si lourde à porter, c'est l'abandon, par toute une société, de la moindre forme d'ambition politique pour l'éducation. C'est aussi un renversement anthropologique : le principe de protection de la descendance est visiblement passé de mode : il contrevient aux "nécessités" de la rentabilité financière. Voilà comment l'école concentre tous les problèmes qui restent après qu'on en ait extrait le profit, voilà comment les trajectoires dérivent, pourquoi rien ne tourne rond, pourquoi les réponses arrivent toujours après les catastrophes.

Le néolibéralisme n'a pas attaqué l'école par accident. Il l'a attaquée en premier. Parce que c'est le seul endroit où une société se donne les moyens de se comprendre elle-même. Moins on investit dans l'éducation, moins on produit de gens capables de lire ce type de signal. Moins on lit le signal, moins on investit. Le tour est joué : l'éducation fabrique les conditions de sa propre invisibilité. Un cercle parfait, celui de l'effacement méthodique de sa propre fonction. Voilà comment notre école fabrique la barbarie qu'on la somme officiellement de combattre.

Pour ceux qui cherchent à comprendre d'où vient la "prétendue" charge mentale des profs, comprenez que ce n'est pas seulement à cause des copies à corriger, des réunions sans fin où s'immisce le jargon sournois du management (comme si les enfants étaient devenus des betteraves à rendre "compétentes", plutôt que... des enfants). À force de se débattre dans cette intuition quotidienne, rampante, invisible, d'une violence et d'une inertie impensables, ils sentent, mais jamais ils n'ont le droit de savoir. Quant à parler... Mon dieu ! Être autorisés à dire eux-mêmes quoi que ce soit sur ce qu'ils vivent ?... Teu teu teu ! Chasse gardée ! N'allons pas commencer à nommer ce qui coince... Trouvez-vite une "instance" tampon qui pourra vous soulager, absorber le choc, et continuons, en gens éclairés par les commentaires d'articles sur le Figaro, à bien mal-nommer les choses, pour que la mécanique termine de se rôder. Ce qui me frappe le plus, c'est aussi la capacité des profs à intérioriser cette oppression sans s'en rendre compte, et à essayer de "donner du sens" à la langue totalement inadaptée du management. Voir aussi des cadres se complaire dans ce vocabulaire de l'éloge de ses propres performances et de sa productivité, de la supposée "réussite de NOS élèves"... (surtout ne pas chercher à savoir ce qu'ils réussissent, ni en quoi ils sont "nôtres").

Les "profs" sont pourtant les derniers à essayer de décoder quotidiennement, sur le terrain, ce que tout le monde refuse de voir, et surtout pas les médias. Voilà ce qu'il faut porter chaque matin en entrant dans leur classe, et essayer de donner de l'espoir malgré tout, à chaque heure, à chaque minute de ces heures, à chaque seconde de ces minutes, en pataugeant dans l'hypocrisie gluante d'un système et surtout d'un vocabulaire foncièrement maltraitants. Regardez aussi combien d'enfants s'affalent sur leurs tables, épuisés, vidés, scrollés : eux aussi, ils portent cela. Cette fatigue chronique, cet oubli de soi dans les jeux, dans le scroll infini, c'est ce que la société leur lègue. Qui, en classe, pour le voir ? Plus personne n'y vient... On préfère brandir des principes, répandre le poison de la culpabilisation, de la "vocation" : "vos cours sont trop chiants, il faut s'adapter, il faut "analyser vos pratiques", voyons. La société change, mais pas vous, bande de ringards ! C'était hier dans le Figaro. Tenez, nous, par exemple, on paye des cabinets d'experts qui disent ce qu'il faut faire. Ils sont cools. On les connaît bien, au ministère, on était dans la même école. Tiens, d'ailleurs, regardez : on vous a pondu une super réforme. J'ai fait un super "slide". Elle est tellement bien que ça va aider notre belle Nation à faire des économies, en plus... C'est cher, au début, mais après... Prêts ? Partez !"

Ô, Augustes Fondements costumés des alcôves obscures de ministères, vous seriez bienvenus sur des chaises trop raides, au milieu des cris, des boulettes de papier, des queues de cantine... Venez donc un seul petit mois en classe au lieu de faire semblant de savoir à notre place. Faites un seul petit cours, avec eux, avec nous.

Lâchez tout, les profs ! Reprenez le pouvoir sur vous-mêmes ! L'époque ne mérite pas votre sacrifice. Occupez-vous d'aller bien avant tout. Les cerveaux de ce qu'était la France ont été vendus au plus offrant. Arrêtez de jouer ce jeu imbécile. Sortez prendre l'air, revenez en forme demain, cessez de vous sentir coupables ou responsables de la faillite morale qu'on vous demande d'éponger. Vous aurez, demain, plein de visages inquiets à essayer d'éclairer, et ça demande un sacré jus. Personne d'autre que vous ne vous le rappellera (sauf peut-être vos propres enfants, entre deux "sessions" sur "ParcoursSup"...)


Et si vraiment (comme je le sais pour vivre depuis plus de trente longues années épuisantes, en compagnie de bosseurs invétérés, après avoir vu petit à petit se défaire progressivement tout ce en quoi j'avais cru en m'engageant dans ce métier) vous ne pouvez pas vous empêcher de bosser, d'essayer de comprendre, de voir "ce que ça pourrait donner de bon"... Alors faites-vous confiance, lâchez les programmes-slogans de basse mercatique, rouvrez les dictionnaires et les livres plutôt que des "sessions". Le Bangladesh avait fait la guerre pour sa langue : personne ne peut accepter une telle violence, celle de se faire voler ses propres moyens d'expression. Nous en sommes, je crois, au même point : c'est une guerre.

Posez des questions sur le sens des mots. N'allez pas vous-même aliéner votre clairvoyance en cherchant à "donner du sens" (expression redoutable, qui permet tous les détournements. QUEL sens ? Ce qui, justement, n'a pas de VALEUR humaine. Traduction : "donner de la puissance" à une novlangue qui évacue l'humain et les sujets)... donner du sens, donc, à ce jarglais de la rentabilité et des "marges" (c'est peut-être très utile dans plein de domaines, mais pas le nôtre). Explorez les marges, justement, les vraies : celles qui ne rapportent rien, sauf des nuances, de la liberté et de la pensée. Cessez de "mettre en musique" (comme on l'entend en stage où les métaphores pullulent pour remotiver des visages épuisés) cette si "réaliste" rentabilisation de l'incurie. La culpabilité, la honte doivent changer de camp.

Voici donc un petit outil : un début de lexique. Vous pouvez utiliser les documents joints. Ce n'est pour l'instant qu'un brouillon pour réfléchir, qui peut s'étoffer si on s'y met à plusieurs : transformer l'école-poubelle-du-profit en composteur, y condenser, distiller tout ce carbone pour en tirer le diamant qui n'a pas encore de nom, mais qui ne trahirait pas le mot "avenir" :
  • pdf, pour consultation ou impression.
  •    
  • docx, pour édition (allez-y, c'est libre ! Et plein d'approximations, d'erreurs à corriger, de nuances à faire...)
  •    
  • html : pour fabriquer votre propre lexique, une sorte de mini-application (vous pouvez directement ouvrir ici, ou bien, clic droit, "enregistrer sous..." pour utiliser le fichier en local, sur votre ordinateur : on peut l'ouvrir avec un navigateur, classer les mots, revoir les définitions, faire son propre petit rapport, avec les mots qu'on a repérés, et récupérer le tout en exportant à la fin).

P.S. : Il y a peut-être pour moi un divorce à entériner, une antinomie à accepter : la vanité de tenter de concilier "réflexion honnête sur les mots" et "école".

Anecdote : dans les années 2000, je voulais organiser un stage dans un lycée français, à Manille, sur "l'écriture créative en milieu scolaire" : on avait un peu d'argent par le service culturel de l'ambassade (oh, pas des sommes mirobolantes, mais de quoi payer un billet d'avion au loin, quelques nuits d'hôtel et un cachet pas complètement minable — à condition de faire venir quelques profs de l'université locale, d'inviter aussi des professeurs du Primaire, d'autres du Secondaire, et d'autres encore de différents établissements de la "zone"). Jacques Séréna, au départ, avait donné son accord pour venir l'animer ; je rêvais aussi de lire ce qu'il aurait pu écrire sur Manille, en s'y promenant... Finalement, il avait dû abandonner. J'avais sollicité, dans l'urgence, Michel Séonnet, qui avait trouvé ma démarche de "repli" vers lui un peu insultante : il avait raison, et de souligner ma légèreté, et l'instrumentalisation des écrivains par les institutions. J'avais tenté de faire valoir que, au sein de ces dernières, j'étais probablement l'un des rares à me démener autant pour essayer encore d'introduire de la littérature non scolaire, non mimétique ; il m'avait répondu, je crois, "votre colère vous honore". Finalement, c'est Claudette Oriol-Boyer, universitaire, qui avait accepté. Avec le recul, je comprends mieux les mécanismes qui font "fuir" des écrivains face aux demandes institutionnelles, et l'espoir est désormais presque complètement remisé que de réussir à faire vraiment collaborer ces deux mondes-là. Malgré tout, une phrase de Michel Séonnet, qu'on trouve encore aujourd'hui en ligne, m'avait frappé et me frappe encore, peut-être parce qu'elle définit un rôle que nous avons en commun :

  Mais un jour le conservateur de la bibliothèque vient me dire qu'il y a un groupe de jeunes avec lequel elle aimerait bien que je travaille. Bien sûr, je me réjouis de sa demande. Et c'est là qu'elle m'explique. La bibliothèque toute neuve s'est ouverte à de nouveaux publics qui n'ont pas les codes et les pratiques habituelles d'une bibliothèque. D'où des tensions. Des dégradations. La dernière en date, avait eu lieu dans les magnifiques toilettes en marbre construites dans cette bibliothèque. Ces jeunes y avaient fait comme de juste leurs besoins, mais en dehors de l'endroit prévu à cet usage, en plein milieu du passage. Voilà pourquoi on demandait à l'écrivain d'intervenir. Parce que des jeunes avaient chié par terre. 
  Sans le savoir, le conservateur de cette bibliothèque avait donné la réponse à la question "qu'est-ce qu'on attend de nous ?" : essuyer la merde avec les mots.

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