{"id":51,"date":"2009-05-08T07:56:52","date_gmt":"2009-05-08T06:56:52","guid":{"rendered":"http:\/\/biffures.thibaudsaintin.net\/index.php\/2009\/05\/08\/tableaux-parisiens-les-aveugles\/"},"modified":"2009-05-08T07:56:52","modified_gmt":"2009-05-08T06:56:52","slug":"tableaux-parisiens-les-aveugles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/?p=51","title":{"rendered":"Tableaux parisiens : Les Aveugles"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Quelques pistes d&#8217;\u00e9tude des <i>Aveugles<\/i> dans une perspective de \u00ab lecture analytique \u00bb de type bac. \u00c0 compl\u00e9ter avec vos notes et remarques personnelles faites en classe&#8230; <\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h2>Intro<\/h2>\n<p><em>(Je d\u00e9veloppe un peu la pr\u00e9sentation intitiale, pour attirer votre attention sur une des caract\u00e9ristiques des<\/em> Tableaux Parisiens <em>que nous n&rsquo;aurons pas le temps d&rsquo;\u00e9tudier en d\u00e9tail mais qu&rsquo;il faut conna\u00eetre et utiliser&#8230;)<\/em><\/p>\n<p>(Entr\u00e9e en mati\u00e8re)<br \/>\nLes Tableaux parisiens comportent de nombreuses rencontres dans la ville\u00a0; \u00e0 ces apparitions, on s&rsquo;adresse \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, on les interpelle comme on interpellerait quelqu&rsquo;un dans la rue. Mais bien vite, ces figures semblent permettre de nous parler autant du po\u00e8te lui-m\u00eame (ou de nous-m\u00eames) que de la personne rencontr\u00e9e. C&rsquo;est un cort\u00e8ge de personnages d\u00e9chus, et teint\u00e9s d&rsquo;un symbolisme inqui\u00e9tant : une Mendiante rousse \u00ab\u00a0d\u00e9voil[ant] pour nos p\u00e9ch\u00e9s \/ [s]es deux beaux seins, radieux \/ Comme des yeux\u00a0\u00bb, Sept Vieillards formant un \u00ab\u00a0cort\u00e8ge infernal\u00a0\u00bb, devant lesquels on se r\u00e9fugie chez soi, \u00ab\u00a0\u00e9pouvant\u00e9\u00a0\u00bb,  suivis de \u00ab\u00a0Petites vieilles\u00a0\u00bb d\u00e9chues, \u00ab\u00a0M\u00e8res au coeur saignant, courtisanes ou saintes, \/ Dont autrefois les noms par tous \u00e9taient cit\u00e9s\u00a0\u00bb, sans oublier la passante, \u00ab\u00a0Fugitive beaut\u00e9\u00a0\u00bb qui sugg\u00e8re autant \u00ab\u00a0la douceur qui fascine\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0le plaisir qui tue\u00a0\u00bb&#8230; sans oublier les d\u00e9fil\u00e9s de personnages anonymes, dans les \u00ab\u00a0Cr\u00e9puscules\u00a0\u00bb du soir et du matin, catins, malades ou d\u00e9bauch\u00e9s&#8230; On y ajoutera d&rsquo;autres rencontres qui affichent plus directement leur symbolisme po\u00e9tique : Le soleil, all\u00e9gorie de la parole po\u00e9tique t\u00e2chant d&#8217;embellir ou de donner vie \u00e0 ce qu&rsquo;elle touche, un Cygne dont le triste de chant de mort nous renvoie \u00e0 Andromaque, symbole des \u00ab\u00a0captifs\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vaincus\u00a0\u00bb \u00e0 qui ne reste plus que le chant, Le squelette de la douleur, contempl\u00e9 dans une planche d&rsquo;anatomie, qui nous r\u00e9v\u00e8le que \u00ab\u00a0tout, m\u00eame la Mort, nous ment\u00a0\u00bb, et fait \u00e0 \u00e9cho au squelette de la Danse macabre&#8230; <\/p>\n<p>(Probl\u00e9matisation)<\/p>\n<p>Dans ce cort\u00e8ge inqui\u00e9tant, le po\u00e8me <em>Les Aveugles<\/em> figure juste avant la passante, et provoque un certain malaise, une difficult\u00e9 \u00e0 se positionner pour le lecteur : faut-il rire d&rsquo;eux m\u00e9chamment comme semble nous y inviter le premier vers ? Doit-on plut\u00f4t s&rsquo;int\u00e9resser au po\u00e8te \u00ab\u00a0h\u00e9b\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb qui se compare \u00e0 eux ? Qu&rsquo;est-ce, au juste, qu&rsquo;on semble nous inviter \u00e0 contempler ?<\/p>\n<p>(Annonce du plan)<\/p>\n<p>On va voir que la port\u00e9e du po\u00e8me est triple : l&rsquo;inqui\u00e9tude que cr\u00e9e une apparition monstrueuse, permet d&rsquo;en inf\u00e9rer une all\u00e9gorie, et nous rappelle dans le m\u00eame temps \u00e0 nous-m\u00eames, habitants de la grande ville.<\/p>\n<h2>Axe 1 (di\u00e9g\u00e8se) : la description cruelle d&rsquo;\u00eatres inqui\u00e9tants<\/h2>\n<p><strong>Cruaut\u00e9 de la description des aveugles<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Jeu sur l&rsquo;\u00e9nonciation :<\/em><\/p>\n<p>&#8594; l&rsquo;apostrophe \u00ab\u00a0mon \u00e2me\u00a0\u00bb, v.1, instaure d\u00e8s le 1er vers une situation de complicit\u00e9 (interlocution) entre le po\u00e8te et lui-m\u00eame (son \u00e2me), c&rsquo;est \u00e0 dire, indirectement, une mise \u00e0 distance des aveugles (qui h\u00e9ritent de la 3e personne, qui les exclut de cette complicit\u00e9; ils sont mis \u00e0 distance par cette 3e personne). Le 1er vers du 1er tercet semble r\u00e9sumer cette \u00e9nonciation \u00ab\u00a0en creux\u00a0\u00bb dans les deux premiers quatrains : ils traversent ainsi&#8230; (avant qu&rsquo;on passe \u00e0 un autre type d&rsquo;\u00e9nonciation, voir infra)<\/p>\n<p>&#8594; Mise en sc\u00e8ne, effet de retard : le titre et le dernier vers seuls \u00ab\u00a0encadrent\u00a0\u00bb le pronom \u00ab\u00a0ils\u00a0\u00bb en jeu dans le po\u00e8me, et r\u00e9v\u00e8lent de qui l&rsquo;on parle : on n&rsquo;a acc\u00e8s aux aveugles que par leur aspect, leur attitude, mais on ne p\u00e9n\u00e8tre pas leur pens\u00e9e dans l&rsquo;espace du po\u00e8me. Le \u00ab\u00a0ils\u00a0\u00bb du premier vers n&rsquo;est compr\u00e9hensible qu&rsquo;\u00e0 travers le dernier vers, et le titre.<\/p>\n<p>&#8594; on maintient la distance avec le neutre de la 3e personne : \u00ab\u00a0on ne sait o\u00f9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0on ne les voit jamais\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p><em>2. Le premier quatrain semble exhiber la volont\u00e9 m\u00e9chante du locuteur de se moquer :<\/em><\/p>\n<p>&#8594; Ironie cruelle :<br \/>\n&#8211; vaguement ridicules &#8594; litote, qui en dit plus en feignant d&rsquo;att\u00e9nuer le propos<br \/>\n&#8211; \u00ab\u00a0Contemple-les\u00a0\u00bb : imp\u00e9ratif dont l&rsquo;admiration sous-entendue (par l&rsquo;id\u00e9e de contemplation) est d\u00e9mentie d\u00e8s la fin du vers par le terme affreux (antith\u00e8se : contempler \/ affreux) &#8594; sarcasme<\/p>\n<p>&#8594; Lexique ouvertement p\u00e9joratif :<br \/>\n&#8211; affreux, ridicules, terribles),<br \/>\n&#8211; adverbe \u00e9valuatif qui intensifie le jugement (degr\u00e9s de l&rsquo;adjectif) : \u00ab\u00a0vraiment affreux\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8594; Noter  les rimes qui renforcent ce jugement, associant tous les termes p\u00e9joratifs :<br \/>\n&#8211; affreux \/ t\u00e9n\u00e9breux<br \/>\n&#8211; ridicules \/ somnambules<\/p>\n<p><em>3. Insistance sur l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 mena\u00e7ante des aveugles :<\/em><\/p>\n<p>Le terme de \u00ab\u00a0singulier\u00a0\u00bb d\u00e9finit cette \u00e9tranget\u00e9 : le monstre \u00e9chappe \u00e0 la compr\u00e9hension par son caract\u00e8re singulier, unique : en cela il nous \u00e9chappe et nous inqui\u00e8te.<\/p>\n<p>&#8594; Des \u00eatres mena\u00e7ants<br \/>\n&#8211; Lexique de la menace : terribles, dardant, t\u00e9n\u00e9breux<br \/>\n&#8211; allit\u00e9ration (consonnes dentales dans le 4e vers &#8211; DarDanT_on ne saiT_o\u00f9 leurs globes T\u00e9n\u00e9breux + rythme \u00ab\u00a0boitant\u00a0\u00bb du vers 2\/4 + 2\/4)<\/p>\n<p>&#8594; Caract\u00e8re monstrueux :<br \/>\n&#8211; P\u00e9riphrase : \u00ab\u00a0globes t\u00e9n\u00e9breux\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer leurs yeux ou les cavit\u00e9s oculaires &#8594; description m\u00e9dicale, r\u00e9ification<br \/>\n&#8211; R\u00e9ification, absence de vie ou de conscience : mannequins, somnambules, \u00ab\u00a0d&rsquo;o\u00f9 la divine \u00e9tincelle est partie\u00a0\u00bb. A mettre en relation avec les <em>Petites vieilles,<\/em> compar\u00e9es \u00e0 des marionnettes.<\/p>\n<p>&#8594; Des \u00eatres d\u00e9chus<br \/>\n&#8211; Description partielle, quasi m\u00e9tonymique : ce sont des \u00eatres partiels, dont on ne d\u00e9crit que la silhouette de \u00ab\u00a0mannequins\u00a0\u00bb, ou bien les yeux et la t\u00eate : ils n&rsquo;ont pas de membres, ne peuvent agir que par leur regard absent (dardant&#8230;)<br \/>\n&#8211; \u00c9tranget\u00e9 des aveugles, qu&rsquo;on ne saisit qu&rsquo;\u00e0 travers des comparaisons : pareils aux mannequins, comme les somnambules, comme s&rsquo;ils regardaient au loin<br \/>\n&#8211; Ils ne sont pas nomm\u00e9s autrement que par le titre : ce sont des \u00eatres sans nom jusqu&rsquo;\u00e0 la chute dans le dernier vers.<\/p>\n<p><em>Transition : vive cruaut\u00e9 de ce \u00ab\u00a0tableau\u00a0\u00bb, certes, mais cette cruaut\u00e9 ne vise pas seulement les aveugles.<\/em><\/p>\n<h2>(Axe 2 : comment le po\u00e8te se situe lui-m\u00eame face \u00e0 son sujet) les aveugles, une all\u00e9gorie du po\u00e8te partag\u00e9 entre Spleen et Id\u00e9al<\/h2>\n<p><em>1. Un jeu d&rsquo;oppositions entre deux mondes<\/em><\/p>\n<p>Le 2e quatrain met en place une opposition entre deux mondes :<\/p>\n<p>&#8594; Champ lexical de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation spirituelle &#8594; l&rsquo;id\u00e9al<br \/>\n&#8211; Divine \u00e9tincelle<br \/>\n&#8211; au loin<br \/>\n&#8211; r\u00eaveusement<br \/>\n&#8211; noir illimit\u00e9<br \/>\n&#8211; silence \u00e9ternel<br \/>\n&#8211; au Ciel<\/p>\n<p>&#8594; Le poids de la vie et du corps &#8594; spleen<br \/>\n&#8211; pav\u00e9s<br \/>\n&#8211; appesantie<br \/>\n&#8211; autour de nous<br \/>\n&#8211; h\u00e9b\u00e9t\u00e9<br \/>\n&#8211; je me tra\u00eene<\/p>\n<p>&#8594; Observer les rimes qui \u00e0 partir du 2e quatrain mettent en jeu cette opposition de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9lev\u00e9\u00a0\u00bb contre le \u00ab\u00a0bas\u00a0\u00bb :<br \/>\n&#8211; partie \/ appesantie = mouvement VS lourdeur<br \/>\n&#8211; lev\u00e9s \/ pav\u00e9s = regard vers le ciel VS le sol<br \/>\n&#8211; illimit\u00e9 \/ cit\u00e9 = le lointain, ce \u00e0 quoi on r\u00eave VS ce qui est l\u00e0, autour de nous<br \/>\n&#8211; beugles \/ aveugles : opposition entre ceux qui se livrent aux plaisirs vulgaires, et ceux qui sont tourn\u00e9s vers le ciel<\/p>\n<p><em>2. Entre spleen et id\u00e9al<\/em><\/p>\n<p>&#8594; Opposition entre spleen et id\u00e9al tr\u00e8s claire dans <em>Les Tableaux parisiens<\/em> \u00e0 travers le po\u00e8me <em>R\u00eave parisien<\/em>.<\/p>\n<p>&#8211; le \u00ab\u00a0noir illimit\u00e9\u00a0\u00bb (= \u00ab\u00a0t\u00e9n\u00e9breux\u00a0\u00bb du 1er quatrain) s&rsquo;associe \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, marqu\u00e9e par une valeur positive (la fraternit\u00e9) : \u00ab\u00a0ce fr\u00e8re du silence \u00e9ternel\u00a0\u00bb. En d&rsquo;autres termes, on \u00e9voque un lieu o\u00f9 il est inutile de parler, un monde qui se suffit \u00e0 lui-m\u00eame : le monde de la perfection. Ce qu&rsquo;ailleurs dans les <em>Fleurs du Mal<\/em> on nomme \u00ab\u00a0L&rsquo;id\u00e9al\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>&#8211; D\u00e9nonciation de la vulgarit\u00e9 de notre existence :<\/p>\n<menu>\n&#8211; plaisir &#8594; atrocit\u00e9<br \/>\n&#8211; gradation (qu&rsquo;on pourrait appeler ici une d\u00e9-gradation&#8230;): chantes, ris, beugle : termes de plus en plus p\u00e9joratifs, qui marquent pr\u00e9cis\u00e9ment le glissement du plaisir vers la vulgarit\u00e9.<br \/>\n&#8211; Deux vers suffisent \u00e0 r\u00e9gler leur compte aux pr\u00e9tendus plaisirs de la cit\u00e9, et l&rsquo;on peut mettre ces vers en relation avec <em>Le Cr\u00e9puscule du soir<\/em>, sorte de \u00ab\u00a0veille\u00a0\u00bb du <em>Cr\u00e9puscule du matin<\/em>, et d\u00e9crivant l&rsquo;\u00e9veil de la cit\u00e9 livr\u00e9e aux plaisirs de la prostitution, du jeu, du vice&#8230;<\/menu>\n<p><em>3. Une all\u00e9gorie du po\u00e8te<\/em><\/p>\n<p>le 2e vers du 2e tercet introduit une nouvelle comparaison : le po\u00e8te se compare aux aveugles : \u00ab\u00a0je me tra\u00eene aussi\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8594; recherche de la perfection, de l&rsquo;illimit\u00e9, qui se heurte \u00e0 une incapacit\u00e9, \u00e0 la finitude, \u00e0 la l\u00e2chet\u00e9, \u00e0 l&rsquo;horreur de soi-m\u00eame, comme le sugg\u00e8re le comparatif \u00ab\u00a0plus qu&rsquo;eux\u00a0\u00bb, qui induit un jugement moral.<\/p>\n<p>&#8594; All\u00e9gorie du po\u00e8te : soucieux de beaut\u00e9, de perfection, d&rsquo;infinitude, il se trouve confront\u00e9 en permanence \u00e0 sa propre \u00ab\u00a0h\u00e9b\u00e9tude\u00a0\u00bb. On peut faire ici un lien avec le \u00ab\u00a0sommeil stupide\u00a0\u00bb des femmes de plaisir du Cr\u00e9puscule du matin.<\/p>\n<p>==> Au po\u00e8te h\u00e9b\u00e9t\u00e9, il ne reste que l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude ou la parole \u00ab\u00a0je dis\u00a0\u00bb&#8230; Tout le jeu du po\u00e8me sera de dire le mieux possible (voir conclusion), et de donner cette parole en partage au lecteur (le \u00ab\u00a0don du po\u00e8me\u00a0\u00bb, qui cherche la communion &#8211; j&rsquo;ai bien dit communion, pas \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb)<\/p>\n<h2>(Axe 3 : l&rsquo;investissement possible par le lecteur, \u00ab\u00a0l&rsquo;effet miroir\u00a0\u00bb)&#8230; et plus que le seul po\u00e8te, c&rsquo;est aussi le lecteur qui est invit\u00e9 \u00e0 se reconna\u00eetre<\/h2>\n<p><em>1. Du \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&#8594; Ce n&rsquo;est plus \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb, c&rsquo;est \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb &#8594; on s&rsquo;adresse autant au lecteur qu&rsquo;\u00e0 la suppos\u00e9e cit\u00e9.<\/p>\n<p>&#8594; \u00ab\u00a0Autour de nous\u00a0\u00bb renvoie autant \u00e0 la situation suppos\u00e9e du locuteur dans le texte qu&rsquo;\u00e0 celle du lecteur, invit\u00e9 par l\u00e0-m\u00eame \u00e0 se projeter dans le po\u00e8me.<\/p>\n<p>&#8594; \u00ab\u00a0\u00d4 cit\u00e9\u00a0\u00bb : le lecteur, au sens large de cit\u00e9 (communaut\u00e9 des hommes), est inclus&#8230; Il est donc indirectement interpell\u00e9.<\/p>\n<p><em>2. \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb est un autre : c&rsquo;est (entre autres) le lecteur<\/em><\/p>\n<p>&#8594; Ambigu\u00eft\u00e9 de la 1e personne : ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui assiste au passage est certes celui qui parle, mais \u00ab\u00a0mon \u00e2me\u00a0\u00bb englobe la notion de sujet en g\u00e9n\u00e9ral. C&rsquo;est donc une injonction qu&rsquo;on peut prendre, en temps que lecteur, \u00e0 son propre compte.<\/p>\n<p>&#8594; Le \u00ab\u00a0je dis\u00a0\u00bb final s&rsquo;impr\u00e8gne de cette ambigu\u00eft\u00e9 : \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb po\u00e8te, mais aussi \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb du lecteur, amen\u00e9, par la description \u00e0 laquelle il vient d&rsquo;assister, \u00e0 se poser la m\u00eame question. Le fait que la question \u00ab\u00a0que cherchent-ils&#8230;\u00a0\u00bb soit pos\u00e9e au discours direct tend \u00e0 faire de cet \u00e9nonc\u00e9 un \u00e9nonc\u00e9 valable de lui-m\u00eame, rapportable \u00e0 d&rsquo;autres locuteurs que le seul po\u00e8te.<\/p>\n<p>=> mise en ab\u00eeme du lecteur, renvoy\u00e9 \u00e0 sa propre existence dans la ville, englob\u00e9 (voire vis\u00e9, puisqu&rsquo;on lui parle \u00e0 la 2e personne) par l&rsquo;apostrophe \u00ab\u00a0\u00f4 cit\u00e9\u00a0\u00bb, renvoy\u00e9 \u00e0 sa propre finitude. Ce po\u00e8me est \u00e0 mettre en relation avec le dernier vers du po\u00e8me initial des Fleurs du Mal : \u00ab\u00a0hypocrite lecteur, mon semblable, mon fr\u00e8re !\u00a0\u00bb<\/p>\n<h2>Conclusion g\u00e9n\u00e9rale<\/h2>\n<p>D&rsquo;un apparent sarcasme, on en est venu en \u00ab\u00a0retourner\u00a0\u00bb la description pour qu&rsquo;elle se mette \u00e0 d\u00e9signer d&rsquo;une part le po\u00e8te, d&rsquo;autre part le lecteur, appel\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, une humanit\u00e9 qui a perdu acc\u00e8s \u00e0 la divinit\u00e9 (le \u00ab\u00a0Dieu est mort, et c&rsquo;est nous qui l&rsquo;avons tu\u00e9\u00a0\u00bb de Nietzsche n&rsquo;est pas loin).<\/p>\n<p>Ce po\u00e8me suscite donc une certaine inqui\u00e9tude, mais aussi un certain path\u00e9tique, celui de l&rsquo;ironie, de l&rsquo;amertume, : il constitue un rappel de notre existence laborieuse, affirmant que nous vivons du c\u00f4t\u00e9 du spleen, comme des aveugles tourn\u00e9s vers l&rsquo;id\u00e9al, mais incapables de le voir&#8230; Pourtant, on n&rsquo;en cherche pas moins l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation dans et par la parole. On peut mettre ce texte en relation avec <em>Le cr\u00e9puscule du matin<\/em>, qui lui aussi \u00ab\u00a0s&rsquo;ouvre\u00a0\u00bb par une all\u00e9gorie finale, ou avec le premier po\u00e8me de la section, <em>Paysage<\/em>, qui d\u00e9crit l&rsquo;ambition du po\u00e8te d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un monde de douceur que seule la parole permet. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il \u00ab\u00a0ouvre\u00a0\u00bb comme chemin ? &#8211;> Observation de la ville qui nous renvoie \u00e0 nous-m\u00eames, tension vers les autres dans la ville, chacun repr\u00e9sentant \u00e0 sa fa\u00e7on un des aspects de notre existence sur terre. Question de la politique baudelairienne : un corps nouveau s&rsquo;est constitu\u00e9, celui de la ville : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on y partage ? Qu&rsquo;est-ce qui nous y s\u00e9pare ? Qu&rsquo;avons-nous \u00e0 partager ? Il semble r\u00e9pondre par : rien, sinon l&rsquo;art et la beaut\u00e9. A savoir : on ne peut partager que la tentative de dire cela avec beaut\u00e9. L&rsquo;art seul devient l&rsquo;enjeu d&rsquo;un partage.<\/p>\n<p>Plus que tout, ce que semble nous dire la po\u00e9sie de Baudelaire, c&rsquo;est d&rsquo;aller chercher les \u00ab\u00a0Fleurs\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb, comme nous y invite la fin du po\u00e8me <em>\u00c0 une heure du matin<\/em> dans les <em>Petits Po\u00e8mes en prose<\/em> : apr\u00e8s avoir fait l&rsquo;inventaire des rat\u00e9s de sa journ\u00e9e, le po\u00e8te conclut, invoquant malgr\u00e9 lui le dieu auquel il ne croit plus : \u00ab\u00a0Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la gr\u00e2ce de produire quelques beaux vers qui me prouvent \u00e0 moi-m\u00eame que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inf\u00e9rieur \u00e0 ceux que je m\u00e9prise !\u00a0\u00bb. Quelques \u00ab\u00a0beaux\u00a0\u00bb vers, donc : la beaut\u00e9 qui traverse les m\u00e9taphores les plus fulgurantes de sa po\u00e9sie, qu&rsquo;il nous est donn\u00e9 de recueillir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques pistes d&#8217;\u00e9tude des Aveugles dans une perspective de \u00ab lecture analytique \u00bb de type bac. \u00c0 compl\u00e9ter avec vos notes et remarques personnelles faites en classe&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[],"class_list":["post-51","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-poesie-ville-modernite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/51","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=51"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/51\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=51"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=51"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/thibaudsaintin.net\/before\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=51"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}