Sur EDSA

Tentative de faire un texte du souvenir d’un homme renversé sur EDSA, à Manille, d’y comprendre quelque chose a posteriori.


dans le souvenir les deux sourires se sont mêlés : celui de l’homme qu’on renverse, et celui du chauffeur qui démarre en brusquant le volant, cherchant semble-t-il, comme on le fait d’un revers de la main, à heurter le petit éventaire de papier cartonné, rempli d’oeufs de cailles ou de briquets, du vendeur insistant

Va crever connard tu vois pas que ça démarre t’as rien à foutre là

un brusque écart de quelques centimètres : il a le droit, lui — et pas l’autre — de donner les claques qu’il veut sans craindre le retour, il a ne serait-ce que le pouvoir de porter un coup humiliant sans pouvoir être repris, déjà porté trop loin par son moteur : il est légitime qu’il châtie l’insupportable convoitise des yeux hagards, qu’il éloigne ces dents pourries des deux rangées de têtes alignées dans son dos, face-à-face, et qui payent, elles — il sait y faire, lui, contre l’envahissement des hordes des feux rouges, contre l’intrusion de ceux que la faim rend avides de vendre n’importe quoi

et moi je me fais fais chier là toute la journée partout avec ces

il faut faire voir qu’avec sa tôle, lui, il peut au moins fendre la masse et l’urgence, et d’un capot brûlant, massif, couvert de chevaux d’acier, effrayer comme il se doit cette gesticulation de chair et de loques, ses relents d’égout et de fermentation — et dans ce geste encore il s’adresse aux grouillements nauséabonds des bordures de rivières, au farfouillement des voix dans les tôles, aux entassements branlants de cubes, comme des dalles semi-végétales, informes, pourritures sur pilotis couvrant l’eau noire, y déversant une purée de merde et de débris de plastique, y mêlant nuit et jour les percussions synthétiques des karaokés aux aboiements, aux meuglements pâteux

cette traction sèche sur un volant est une vengeance contre la poisseur des heures, contre l’attente dans l’âcre de l’air et les cris, contre l’inextricable densité des autres, si densément autres qu’il ne forment plus qu’un immense corps gesticulant, dans l’imposture généralisée de la crasse, de l’huile des échappements dont le goût domine celui des excitants

alors le corps entier du vendeur, happé de peu à la hanche, s’abat comme un fouet de chair souple, mu d’une ondulation presque aquatique, s’abandonnant à son propre mouvement : confiant comme serait un danseur agrippé par un autre dans une roulade, attiré vers le sol, et puis subitement métamorphosé en haillon, en torsade, dans l’effilochement de ses lambeaux de t-shirt, la crasse des coudes, subitement lâches, visible un instant derrière le rétroviseur,

et dans la mimique initiale où se devinait l’approche un peu servile du marchand, où l’on devinait l’esquive, le jeu, on voit subsister un sourire, malgré la dislocation : on croit à un défi, une moquerie, une ruade grotesque, hilare, une irrévérence

mais c’est d’avoir été happé par la roue, d’avoir été enroulé dans le garde-boue avant, que cet homme a dansé si souplement,

et c’est sur un cylindre de chair souple et torse, enroulée sur elle-même et toujours souriante, que s’est bloquée la deuxième roue du jeepney, puisqu’elle manquait d’élan, laissant sur l’asphalte une traînée de rouge rayée d’os,

dans leur tressautement synchrone, les passagers ont entrevu l’ébahissement d’un visage qui renonce, et puis le cahot fait partie du voyage, ce n’est encore qu’une chose de plus sur la route, le léger recul du véhicule, c’est qu’on a freiné trop sec

pourtant tous les visages se tournent vers l’immobilité du chauffeur qui sourit sans tourner la tête, du même sourire qui semble vouloir faire excuser d’être là, qui s’adoucit par la reconnaissance d’une maladresse, d’un petit geste d’humeur en trop,

et la route noire devant s’ouvre où fuir entre les traînées de phares rouges, le cri de la moto dessous qui palpite comme un organe qu’on cherche à malmener, pour savoir où commence et finit mon propre corps

l’homme brisé par la roue, parvenant à s’agripper à la paroi de métal, arbore un insupportable sourire

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